STUPEFLIP
jan 27, 2010 INTERVIEWS
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street-shuffle
Il y a quelques années, interviewer King Ju de Stupeflip, c’était un peu comme faire la tournée des bars avec Depardieu, marrant mais dangereux. A coup de réponses aussi absurdes que désagréables, Stupeflip avait assommé plus d’un journaliste, tous repartis amusés ou énervés, mais sans réponse aux questions jugées débiles par le Crou.

Après 4 longues années d’absence et l’annonce d’un 3ème album, le grand prêtre de la religion du Stup est sorti du monastère aux 60 prières pour une résidence de 5 jours à la Coopérative de Mai.
Armé d’un ordinateur portable chargé de vidéos et de sons, avec le renfort d’Estelle de Radio Campus, votre serviteur street-shufflien était prêt à encaisser les coups.
Préparation inutile, la guerre contre les légions des régions unifiées n’a pas eu lieu. Le principe de l’interview : regarder et écouter notre sélection et en discuter avec Rascar Capac…
King Ju : C’est un son que j’ai balancé sur mon myspace, et un mec me l’a piqué en 40 secondes, véridique. Je voulais voir comment ça sortait. Ca fait 2 ans et demi que je ne mets plus rien sur myspace, je n’ai pas peur de me faire piquer mes chansons mais ça les tue. Ce morceau est une maquette, complètement en chantier, super vite fait, et il ne faut pas se baser là-dessus.
$$ : En tout cas il y a eu beaucoup de réactions…
KJ : Oui. Salaud de Droite je vais le réécrire. C’est très manichéen, mais c’est ce que je pense, et c’est encore pire.
$$ : Tu as des maquettes donc, tu es venu ici pour travailler dessus ?
KJ : Quand on fait une résidence, les mecs qui bossent avec toi t’apportent beaucoup : on m’a filé de nouveaux logiciels, on a enregistré des instrus avec un batteur (Fred Dauzat) et un bassiste (Jérôme Casanova), j’ai fait des prises de guitare aussi. J’aurais pu le faire à Paris, notamment avec Pierre de Lofofora, avec qui je travaillerai plus tard. Venir à Clermont, c’était l’occasion de réécouter mes maquettes ailleurs, et il se trouve que c’est ici. Mais je ne peux pas dire pourquoi je suis ici, car rien n’est encore certain.
$$ : C’est aussi Cadillac, un des membres de Stupeflip…
KJ : Oui, Steph est très important dans l’histoire. Là on va parler d’un truc qui a presque 20 ans… Au début des années 90, j’avais déjà le morceau « Stupeflip » (sur le premier album, ndlr), les textes, la musique et le tout enregistré chez Steph. J’avais un 4 pistes à l’époque, et ce morceau je l’avais écrit pour lui. Il n’aimait pas le rap, son truc c’était plutôt le théâtre un peu bizarre, le mime, … Je voulais lui montrer que le rap pouvait être bien. C’était les débuts du Wu Tang et je trippais dessus à mort. Je venais de passer 6 mois aux Etats-Unis après mes études d’Art Déco grâce à la bourse Erasmus et j’avais découvert ça là bas.
Mon but c’était d’écrire un morceau qui bouffe le monde (sourire).
Stupeflip ça a toujours été mon délire, c’est ça le problème. Lui il fait des nappes de musique pour son spectacle, qui d’ailleurs est vraiment dingue je le conseille aux gens, et le seul moment où il gueule, c’est dans Stupeflip.
Dans ce morceau, je voulais qu’il hurle « t’as pas compris » et « moi c’est stup ». Il est super important dans ce morceau, ces phrases sont bien placées et surtout ça veut dire qu’il y a un autre gars. C’est aussi ça le rap. Je ne veux pas être la vedette King Ju avec un gars qui l’appuie, c’est beaucoup plus que ça. J’ai trop de respect pour lui pour le cantonner à un rôle de faire valoir. Pour le prochain album, il a écrit des paroles d’une nouvelle chanson qui fait pleurer… Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, et malgré la distance il a écrit un texte et ça correspond exactement à l’univers du disque.
$$ : Il y a une grosse attente autour de ce disque…
KJ : Attends, Stupeflip, ce n’est pas super connu non plus. Je t’explique : j’ai fait ça pour les fans de musique. C’est ça que les mecs n’ont pas compris. Je me suis mis dans la peau d’un fan, je voyais le projet de l’extérieur, et du coup j’ai mis tous les ingrédients pour que les gens trippent à mort. C’était un calcul total dès le départ. Les gens n’arrivent pas à comprendre ça.
A la sortie du premier, le Parisien avait écrit que j’étais « le roi du marketing »… Ca faisait 10 ans que je galérais dans ma chambre comme un semi clochard et me voilà « Roi du marketing »… Ce n’était pas du marketing, c’était vraiment pour tripper. Ils n’ont rien compris. C’était ultra sincère.
KJ : Personne ne saura rien sur la menuiserie, je peux te le jurer. Il y a plein de fans de Stupeflip, des vrais, et en plus ils ne sont pas cons, bon ya des cons aussi mais moins, qui me demandaient « C’est quoi la menuiserie ? On ne comprend pas ce que c’est, dis nous ».
Eh ben la menuiserie les gars, réfléchissez un peu, « gratte dans la terre » (parole de « Stup Danse » dans l’album Stup Religion), c’est ce que je réponds.
Il faut chercher un peu, c’est ça qui est amusant, donner plein de pistes en brouillant tout.
Nous avions décidé de montrer une vidéo de Murat (chauvinisme quand tu nous tiens) s’en prenant à la rédactrice en chef de Closer sur le plateau de Laurent Ruquier, King Ju a préféré revoir cette vidéo.
KJ : Je ne l’avais jamais revu, mais ça m’avait marqué. Il n’est pas très bien… J’aimais bien ce mec là, c’est touchant ce qu’il dit.
Higelin aussi c’est le seul mec qui fait sincère et honnête à la télévision si tu regardes bien. La télé c’est spécial, je me méfie de ça.
$$ : C’est pour ça que vous avez eu cette démarche lors de vos passages télé ?
KJ : L’idée c’était de foutre la merde. Pendant des années, avec Steph, on regardait « Boulevard des clips » et on se disait « Putain, le jour où on y est, on nique tout » (rires)
Personne ne le fait, surtout à ce niveau là. Quand je dis ce niveau là c’est qu’on avait signé sur une major (BMG, ndlr) qui avait investi du pognon là dedans. C’était drôle, c’était « les Sex Pistols »… Par contre, c’est très ringard maintenant. Les jeunes ne sont plus dans ce trip là. Beaucoup sont plus branchés pognon, moins rebelles que nous à l’époque.
$$ : Moins rebelles ou rebelles différemment ?
KJ : Plus « on veut du pognon ». Moins complexés par rapport au fric. Mais ce n’est pas plus mal finalement, mais par rapport à ce que montre… Non mais là ce sont des clichés, je vais dire de la merde. Tu vois, ce que propose Sarkozy, gagner plus… La gauche aurait dû parler aussi du travail. Mais elle a dit « l’ordre juste », c’est immonde… C’est encore plus fasciste. On va te mettre des pains dans la gueule avec les CRS, mais ce sera juste. C’est génial, c’est une merde totale…
Enfin, tant que tu penseras que le mec en face de toi est un enculé potentiel, on ne s’en sortira jamais, ça mènera forcément à la guerre. Dans le business et au travail, les gens sont très paranos et ça mène au conflit. La peur est aussi une façon de tenir les gens, moi je suis tenu par la peur. Si t’avais peur de rien, c’est comme si tu étais immortel.
C’est beau ça non ? Je dis beaucoup de conneries…
KJ : Il n’y a aucun parallèle avec eux. Stupeflip ce n’est pas du tout les Residents.
$$ : Même dans la démarche de faire un album avec des chansons débiles et pseudo commerciales ?
KJ : T’es sur que t’as encore envie de me faire dire des choses ?
$$ : Tu ne veux plus parler ?
KJ : Bof… Je peux te dire pourquoi je fais de la musique. C’est pour un morceau des Residents, mais je ne te dirai pas lequel. Le vinyle est dessiné dans la pochette du premier album. Regardez bien.
KJ : C’est un maxi, rarissime, que j’ai eu longtemps, Pal TV LP. Je trippe sur la musique à cause de ça. Dans Stup, il y a des compos qui ressemblent à Pal TV LP. Par exemple, « La bavure de POP HIP » sur le premier album. C’est un truc progressif, on dirait presque du Philippe Glass. Un fan ultime de Stupeflip, qui déchire en son, a trouvé le morceau et il me l’envoie régulièrement. C’est progressif, ça dure 10 minutes, ça monte et ils ajoutent des claviers (il fredonne un bout du morceau, ndlr). Je les ai vus à l’époque, ils amenaient des petites girafes en plastique sur scène pendant ce morceau, à la fin il y en avait des centaines et ils s’en allaient à petit pas… Ca fait pleurer les Residents, faut bien chercher car il y a bien 30 albums.
KJ : J’adore Thierry Hazard. Avant de venir ici, on l’a passé en vinyle chez un pote. En fait je suis venu à la Coopé pour faire ça… (Il chante)
KJ : Ah Booba… Tu me passes Booba ? C’est le top Booba en France.On a pas fait mieux pour l’instant. Il a des images fortes dans les textes. On s’en fout de qui il est. On s’en bat les couilles que ce soit un con ou pas. Je ne le connais pas alors je m’en fous. Mais vous ça vous plait Booba ? Pas trop si ?
$$ : J’aime bien Lunatic…
KJ : « B.O. Banlieu Ouest Négro ». Ecoute ça, c’est le top du rap français. Je vais vous faire écouter une phrase, juste une, pour que vous compreniez ce que c’est que le rap français (sourire). C’est dingue parce que c’est du hardcore, mais c’est beau. Ca me touche vraiment.
$$ : Qu’est ce qui te touche ?
KJ : Le flow, tout. Certains disent qu’il n’a pas un bon flow, ce n’est pas vrai. C’est terrible, ses syllabes sont puissantes.
C’est ça le français maintenant. Eux ils apportent quelque chose à la langue.
(Il cale le passage qu’il cherchait) Ecoute ça : c’est le top, mieux qu’Akhenaton.
« Trafic, la vie oblige. Dans les bacs, ma vie oblique tracée au bic, c’est ma nature. Tout niquer sans faire de rature, interdit aux bâtards, fait monter la température. »
Je l’avais acheté à l’époque. C’est sombre comme ambiance. Je te l’accorde, c’est un peu « virilo- bas du front ». C’est dur, mais l’ambiance est pesante. C’est beau la façon dont il découpe les syllabes.
KJ : Je connais cette vidéo. Je ne veux pas voir ça, les vidéos de violence ça ne m’intéresse pas.
$$ : C’est aussi pour parler du rapport avec le public.
KJ : Je t’explique. J’avais tout géré, c’est horrible de dire ça « tout géré », mais je savais exactement où je voulais aller. Pour moi la musique, c’est un disque et une pochette. Quand j’ai vu en concert des groupes que j’adorais sur CD, j’ai été déçu, ça m’a brisé le cœur. Même les américains, je sortais du concert et je me disais « bon je vais réécouter le disque ».
Les live, je n’aime pas ça. Je n’aime pas en voir et je n’aime pas en faire. J’ai une position pas possible parce qu’il faut tourner, il faut faire des concerts. Ce n’est pas du tout mon truc.
Le disque, tu le maîtrises. Il faut l’écouter chez soi, avec de bonnes enceintes, des potes que tu connais. C’est ça la musique, ce n’est pas de faire « OOOUUUAAIISSS » devant des gens. Je n’ai jamais compris ça. Je l’ai fait aussi, pour partager le truc sur scène. Je ne le sens pas. Je suis désolé.
Si on a insulté notre public, c’était aussi pour ça, et c’est un peu nous qu’on insultait. On n’était pas assez bons. C’était très punk mais surtout c’était mauvais musicalement. J’aime trop la musique pour pouvoir tripper là-dessus. J’étais déçu.
Je n’avais pas envie de le faire, mais je l’ai fait quand même, pour les gens. Pour les fans. Je voulais montrer que ce projet était vivant. Qu’on était vrai, que ce n’était pas un coup de maison de disque comme disait la rumeur. Certains ont dit « Sur scène, c’est un casting », le casting, c’était moi avec mes vieux potes que je connaissais depuis 15 ans…
$$ : C’est normal cette attente du public, quand tu sors un disque, on t’attend sur scène.
KJ : Oui mais moi je n’ai pas envie de les voir en vrai les gens. Pas du tout (rires).
$$ : Eux ils ont envie de te voir.
KJ : (Faussement excédé) Oui ben j’ai compris…
Je sais que ça fait plaisir de voir sur scène ce que tu as aimé sur disque.
Après, Stupeflip ça n’a jamais vraiment marché… Fallait que les petits cons achètent, ils ne l’ont pas fait… C’était au début du téléchargement…
$$ : Du coup Hadopi va te sauver la vie ?
KJ : Mais non, tout est gratuit maintenant. Les films, la musique, les BD, tout est piqué, récupéré. Pour tous les « créateurs », ça va être très dur… Mais ça va forcer à être le meilleur possible.
$$ : Et dans le futur comment ça va se passer ?
KJ : Le milieu va se transformer, on est dans une période dingue pour les « artistes ».
Je dis « artistes » mais je ne sais pas forcément ce que c’est. Un artiste c’est d’abord un inadapté, ce n’est pas un choix et il faut bien comprendre ça. On ne se dit pas un jour « Tiens je vais être artiste ». Il y a des gens passionnés partout. Après il faut vivre de sa passion. J’en ai vécu trois ou quatre ans. Mais pas grand-chose, je n’ai rien acheté. J’ai payé mon loyer et acheté à manger. Mais c’est déjà énorme, enfin c’est beaucoup plus que la plupart des gens qui font de la musique.
KJ : Ah ok, je vois. C’est moi qui devais faire les dessins pour ce truc. J’ai refusé de faire ça pour faire l’album. Ils voulaient faire un truc « à la Burns » et moi ça ne m’intéressait pas.
$$ : Burns, tu nous en parles ?
KJ : Burns, c’est le meilleur américain niveau BD. Charles Burns. C’est lui qui a fait « El Borbah » une BD sur un catcheur. C’est sublime. Il y a aussi Black Hole, avec une jeune fille qui a une queue qui pousse.
Burns c’est un killer, c’est le meilleur. Remarque il y a aussi Frank Miller et les mecs de strange. Tu vois cette technique très froide, c’est fait au stylo Bic et à l’ordinateur. Il travaille beaucoup avec des hachures.
Je ne dessine pas comme lui mais c’est vraiment une de mes idoles. C’est démentiel.
Burns c’est un très grand.
$$ : Tu dessines aussi toi, les pochettes des albums ce sont tes dessins non ?
KJ : Exact. J’ai fait les Arts Déco, graphisme, mais ça ne m’apportait rien. Je dessinais déjà avant. Les écoles, ça n’apporte rien.
Michel Plassier, « manager, éditeur et producteur historique du Crou », dixit King Ju, arrive vers nous.
KJ : La musique ça ne se vend plus, du coup on va essayer de faire un joli objet.
$$ : Comme un beau vinyle ?
KJ : C’est Michel qui s’occupe de ça, un vinyle non je ne pense pas. Michel avait l’idée de vendre des dessins avec une clé usb… Je ne m’intéresse pas trop à ça, je suis nul en business, mais j’ai beaucoup bossé alors j’ai envie que ça marche. Mais si ça marche j’aurais plus de pression. Ca ne m’est jamais vraiment arrivé alors ça va…
$$ : T’as une idée pour la date de sortie ?
KJ : Faut demander à Michel…
Michel Plassier : Quand je voudrais… (Sourire). Je veux juste qu’on ne se précipite pas, ne pas avoir la pression d’un calendrier. Mais un moment, il faut bien avoir une dead line.
Dans l’idéal, j’aimerais que ce soit mai ou juin, après ça se fera réellement quand on sera prêt. Le DVD doit sortir avant, il résume le parcours de Stupeflip jusqu’à maintenant, avec ce DVD on tourne la page et on sortira le 3ème album après.
On va rentrer en studio pour 3 semaines, il y a beaucoup de boulot.
Nous ne sommes pas pressés, nous sommes totalement indépendants, pas de maison de disque donc on décidera ensemble du moment opportun. Ce qui est sûr, c’est que l’album sortira en 2010.
$$ : Et au niveau du format ?
MP : Je ne supporte pas les boîtiers cristal. Un disque qui représente des mois, voire des années de travail mérite mieux qu’un emballage plastique qui se casse dès qu’il tombe… J’aime les beaux objets. Je verrais bien un format CD livre, avec un beau livret illustré par ses dessins. Un disque qu’on peut écouter en consultant le livret avec tout l’univers de Stupeflip.
A suivre donc…
Interview: Xav et Estelle
Photo: Nicolas Auproux
Merci à King Ju et Michel Plassier
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mai 13th, 2010 at 11 h 52 min
Beautiful pics! I love the post so much!